La posture médiatique de D. Trump, une menace pour la sécurité intérieure et internationale ?






20 Novembre 2020

La vague bleue prodémocrate n’a pas eu lieu. Alors que les élections américaines sont contestées, les médias se trouvent au centre du jeu de D. Trump. Docteur en civilisation états-unienne et auteur de l’ouvrage Trump et les Médias, L’illusion d’une Guerre ? Alexis Pichard décrypte ce qui pourrait être la désintégration du plus puissant pays du monde. Analyse…


Est-ce bien le rôle des médias que d’annoncer les résultats d’une élection présidentielle ?

Il faut d’abord rappeler qu’aux États-Unis, il n’existe pas d’instance fédérale chargée de collecter les résultats et d’annoncer le nom du gagnant. Ainsi, les médias ont paré à ce manque fondamental pour répondre à l’impatience des citoyens eux-mêmes qui devaient auparavant attendre jusqu’au vote des grands électeurs en décembre. Cette tradition n’est pas récente, c’est l’Associated Press qui l’a installée un peu avant la guerre de Sécession. Elle a depuis été perpétuée et a connu un tournant dans les années 1960 avec l’arrivée des grands networks télévisuels.
 
Les médias ont acquis une légitimité dans cette fonction cruciale, élection après élection : les résultats qu’ils communiquent sont toujours les bons, les citoyens leur accordent globalement leur confiance. Cette année n’a pas dérogé à la règle. Contrairement aux autres élections, les médias se sont d’abord abstenus de proclamer hâtivement le nom du vainqueur du fait du nombre important de votes par correspondance dont il était presque certain qu’ils chambouleraient les résultats finaux. Ils ont ainsi attendu quelques jours avant d’annoncer la victoire de Biden, ce qui leur a valu des tombereaux d’injures de la part du président et de ses partisans qui avaient acté leur victoire dans la nuit du 3 au 4 novembre avant la fin des décomptes. Cette mise en accusation des médias peut paraître ironique quand on sait qu’en 2016, Trump a accueilli avec enthousiasme les résultats relayés par les grandes chaînes de télévision au soir du vote. La différence, majeure : il était alors déclaré vainqueur.

Pensez-vous que la défaite de D. Trump permettra une normalisation des relations diplomatiques avec les alliés des USA ou que, par ces prises de position, Trump aura mis en lumière des tensions préexistantes ?

Les relations interpersonnelles et la manière de conduire la diplomatie vont changer. Il est évident que Biden va retrouver une certaine forme de cordialité, voire de complicité, vis-à-vis de ses alliés, en particulier européens, et qu’il va se départir des pratiques incendiaires de son prédécesseur. Tout porte à croire, par exemple, qu’il ne servira plus de Twitter pour dénigrer les leaders alliés ou pour encenser des dirigeants autoritaires. Biden devrait ainsi revenir à une diplomatie traditionnelle articulée de concert avec ses conseillers et mise en œuvre de manière moins implacable et agressive.
 
Sur le fond, en revanche, je ne crois pas que Biden rompe en profondeur avec Trump. Sa politique vis-à-vis de l’Europe va même avoir tendance à brider en quelque sorte les aspirations d’indépendance du vieux continent. Durant quatre ans, Trump a en effet servi de repoussoir aux pays de l’UE et, en se désintéressant totalement de leurs affaires et en mettant en place des tarifs douaniers très contraignants, il les a fédérés et poussés à prendre leur destin en main. Emmanuel Macron a, à l’évidence, saisi cette opportunité pour s’imposer en « leader » de l’Europe. Au final, la posture de Biden risque d’être sensiblement plus coercitive dans la mesure où il pourrait demander aux Européens de choisir entre la Chine et les États-Unis… Restent quelques réorientations multilatéralistes positives parmi lesquelles la reprise annoncée du dialogue avec l’Iran, et surtout le retour des États-Unis dans les accords sur le climat.

Le refus d’accepter une défaite par D. Trump peut-il mener à la création de milices anti et pro Trump et donc à une guerre civile aux États-Unis ?

Ces milices existent déjà : elles sont très nombreuses du côté de l’extrême droite, où elles rassemblent les nativistes, les suprématistes blancs, les néonazis, tous d’ardents partisans de Donald Trump qui n’a cessé de leur faire des appels du pied et a eu bien du mal à condamner leurs agissements. On se souvient qu’après les émeutes de Charlottesville en 2017, il avait déclaré qu’il y avait « des personnes très bien des deux côtés », l’un des deux côtés étant précisément les suprématistes blancs. Plus récemment, lors du premier débat à la présidentielle, il s’est retenu de s’opposer aux Proud boys, l’une des milices fascistes influentes, et leur a ordonné d’« attendre et de se tenir prêts », appelant à demi-mot à l’insurrection en cas de défaite.
Trump a tout fait pour entretenir un climat volatile, extrêmement tendu pendant la campagne et depuis la victoire de Joe Biden. Sa vive contestation du scrutin a excité les membres de ces milices, des heurts, des intimidations sont survenus dans certains États, mais pour le moment, la guerre civile n’a pas eu lieu. Cependant, le risque d’une montée des violences à l’extrême droite à la faveur d’une éventuelle admission par Trump de sa défaite est pris très au sérieux par le FBI qui a d’ailleurs désigné ces milices comme principale menace intérieure en 2019.
Notons qu’à l’autre extrémité de l’échiquier se trouvent des milices de la gauche radicale antiracistes et antifascistes qui sont généralement prêtes à en découdre, mais sont moins importantes en nombre et surtout moins susceptibles d’initier des violences armées.

L’impossibilité d’aboutir à une solution viable peut-elle être à l’origine d’une chute du monde occidental ?

La démocratie américaine repose sur des fondements institutionnels solides que les assauts de Donald Trump n’ont pas réduits à néant. Elle sortira certes blessée, éprouvée de sa présidence, mais elle est toujours debout et par certains aspects ragaillardie. Le taux exceptionnel de participation à la dernière élection en est une preuve flagrante. De même, les citoyens n’ont jamais semblé aussi investis en politique qu’au cours de quatre dernières années. Le nombre de manifestations a explosé, les mouvements de défense des droits des femmes, des minorités ethniques et LGBT se sont renforcés et densifiés du fait des coups portés par l’administration Trump.
Ce qui inquiète malgré tout, c’est que dans le même temps, l’Amérique continue de se polariser, de se désagréger alors que les guerres culturelles entre réactionnaires et progressistes s’accentuent. Deux Amériques cohabitent, mais ne s’écoutent plus, ne dialoguent plus, ne débattent plus : or, c’est justement une condition essentielle de la viabilité de la démocratie.
Concernant la résonance sur le monde, je pense que la défaite de Trump va déstabiliser un certain nombre d’aspirants autocrates au Brésil, en Hongrie ou en Turquie et les pousser à reconsidérer leur position tant ils se retrouvent à présent isolés sur la scène internationale. C’est à l’évidence aussi une mauvaise nouvelle pour la candidate d’extrême droite française qui, d’ailleurs, a jusqu’ici refusé de reconnaître la victoire de Biden. Reste à savoir si la chute de Trump provoquera un effet domino et emportera avec elle les gouvernants populistes récemment portés à la tête d’autres démocraties occidentales.